Les Bleus du boulot : Burn-out, Bore-out, Brown-out

Si le travail participe véritablement, pour de nombreux individus, à un sentiment d’accomplissement personnel, il arrive aussi qu’il soit le lieu des désillusions, des traumatismes, des bleus de l’âme.



Parmi les problématiques de santé mentale liées au travail, le burn-out apparaît comme l’un des mieux connus par le grand public.


Le burn-out : syndrome d’épuisement professionnel lié à une surcharge de travail


Ce syndrome d’épuisement professionnel qui résulte d’une exposition prolongée à des situations de stress et à une surcharge de travail a fait l’objet, ces dernières années, de nombreuses études et publications d’ouvrages.

Pourtant, comme le note Nicolas Hérole dans son article « Combien de Temps pour Guérir d'un Burn-Out » et publié par le site www.preventionburnout74.fr, la prise en charge des personnes victimes de burn-out souffre parfois de décisions trop tardives de la part des médecins traitants qui établissent un arrêt de travail court pour surmenage alors qu’il s’agit véritablement d’un épuisement professionnel.


Il en résulte parfois une complication dans la reconstruction de la personne qui se sera enfermée dans une forme de déni, aura tardée à reconnaître la dégradation de son état général de santé physique et psychique et repoussera d’autant la consultation avec des spécialistes (psychologue, psychothérapeute, etc.) pour l’aider à surmonter cette épreuve.


D’autres formes de profonds malaises au travail coexistent aux côtés du burn-out et pour lesquelles il y a une plus grande méconnaissance, à la fois au niveau du grand public, mais aussi du point de vue des soignants. C’est le cas, par exemple, du bore-out.


Le bore-out : syndrome d’épuisement professionnel lié à une sous-charge de travail


Bore-out, en anglais, signifie « s’ennuyer ». Le bore-out se caractérise par un épuisement professionnel résultant d’un ennui « mortel » au travail. Malgré une croyance bien ancrée dans notre société, « être payé à ne rien faire » n’est définitivement pas un facteur de satisfaction, ni de bien-être au travail, ni d’accomplissement de soi. Au contraire, ce qui caractérise le bore-out, c’est le sentiment de culpabilité qui accule la personne qui en est victime. Encore très tabou en France, il apparaît aujourd’hui important de libérer la parole autour de cette problématique de santé qui conduit, entre autres, à des dépressions potentiellement graves.


Dans le cadre de mes consultations, j’ai pu prendre la mesure de la souffrance psychique liée à un bore-out.


Une personne, fonctionnaire territoriale, est venue me consulter pour des troubles anxieux importants et une fatigue physique et psychique tenace qui durait depuis plusieurs mois. Au fil des séances, elle a pu verbaliser ce sentiment de honte et de culpabilité qui l’habitaient sans cesse. Très diplômée, elle était de nature plutôt enjouée, très engagée dans ses missions, avec une tendance marquée au perfectionnisme. Au début de son contrat, elle s’était réjouie d’avoir obtenu ce poste dans lequel elle pouvait développer de nombreux projets avec beaucoup d’autonomie.


Puis, très vite, elle s’était aperçue que son chef de service lui donnait beaucoup de latitude, mais qu’il faisait toujours en sorte que les activités qu’elle développait restent secrètes. Elle a peu à peu compris que son supérieur hiérarchique n’établissait jamais de procès-verbal suite aux séances d’équipe et que la direction générale n’avait aucune idée - ni ne cherchait à savoir - (de) la nature des activités de chaque salarié de cette petite équipe de 3 personnes qui travaillait de manière indépendante les unes des autres.


Finalement, elle constatait qu’elle créait ses propres tâches de travail et qu’il n’en existait fondamentalement aucune en rapport avec sa fiche de poste. Sa fiche de poste devenait fictive, comme son emploi. Profondément affectée, elle éprouvait un sentiment de vide intérieur, se dévalorisait à la fois en tant que professionnelle, mais aussi en tant que personne. Son quotidien professionnel était devenu un terrain d’addictions qui la révoltait et l’emprisonnait à la fois : elle passait désormais ses journées seule dans son bureau, à jouer sur son smartphone pendant de longues heures. Le soir, elle se retrouvait seule chez elle, épuisée et dégoûtée d’elle-même, de son métier, de sa vie.


Le bore-out n’est pas à considérer à la légère. Il produit des effets délétères sur la santé et la personne se trouve souvent coincée dans des comportements d’addictions, une dépression et une perte totale de confiance en soi. Le travail de reconstruction peut, là aussi, demander du temps et de la patience.


Le brown-out : une perte totale de sens au travail


Le brown-out est encore un anglicisme qui caractérise un syndrome lié au monde du travail. Ce terme pourrait se traduire par « coupure de courant » ou « baisse de tension ». Ce mot est emprunté au domaine de l’électricité et dans des contextes professionnels, il indique une véritable dévitalisation du salarié qui se trouve confronté à une perte de sens au travail.


Relativement méconnu, ce syndrome mérite pourtant d’être mieux compris et accompagné.

C’est l’anthropologue David Graeber qui, dès 2013, a mis en lumière cette nouvelle problématique de travail. Pour lui, l’émergence des « bullshit jobs », littéralement traduits par des « jobs à la con », est la cause de souffrances psychiques importantes, de dépressions, voire de suicides. Il est fondamental de comprendre que ces appellations de « jobs à la con » concernent précisément l’objet, le contenu du travail et non pas le sujet, le travailleur, qui l’exerce. Un « bullshit job » se questionne de la manière suivante : est-ce que mon métier et les tâches que je réalise sont d’une importance vitale pour le monde » ?


Face à cette question, de nombreuses études montrent que des salariés disposant d’un certain niveau de compétences (avocats, cadres intermédiaires, etc.) passent de plus en plus de temps dans des réunions sans fin et à rédiger des tonnes de procédures, de rapports, qui, in fine, terminent dans un tiroir sans recevoir aucun feed-back sur leur contenu. Cette forme de « bureaucratisation » à l’extrême produit une dévalorisation de soi et de ses compétences, nourrit la désillusion et questionne sur la finalité et l’utilité de son travail, de ses valeurs, de ses attentes.


D’autres catégories de salariés se désinvestissent volontairement ou involontairement de leur travail au motif que les tâches à accomplir s’appauvrissent, à tel point qu’elles deviennent absurdes, dénuées d’intérêt et de sens.


L’un d’eux a choisi la consultation à distance (téléconsultation) pour évoquer avec moi les difficultés qu’il rencontrait. Agent de sécurité dans un grand magasin de bricolage, il ne supportait plus la nouvelle orientation de ses missions.


Depuis plus de 10 mois maintenant, son métier s’était considérablement appauvri puisqu’il était désormais chargé de se poster à l’entrée du magasin armée d’une bouteille de gel hydroalcoolique et d’interpeller chaque client pour qu’il accepte de déposer ce produit sur ses mains avant de faire ses courses. Dans les débuts de la crise sanitaire, cela ne lui avait pas paru absurde. Au contraire, il pensait pouvoir contribuer, temporairement en tout cas, à la sécurité de tous. Puis, peu à peu, la question du sens de son travail s’est imposée de manière permanente dans sa tête, au point de l’en réveiller la nuit. Il se disait : « Mais pourquoi faire cela alors que la plupart des autres magasins déposent une simple bouteille à pompe à l’entrée du magasin pour que chaque client se désinfecte les mains ? »….Puis, il chassait cette question pour tenter de rationaliser et se dire « Je peux parler avec les gens, à l’entrée, on échange quelques mots… » . Mais il se rendait compte que les gens étaient pressés, qu’ils le regardaient de moins en moins, comme s’il n’existait plus en tant que personne. Une nouvelle question venait « Suis-je comme un robot à faire et refaire le même geste, tous les jours, des heures par jour ? A quoi cela rime-t-il ? ».


Au fil des séances, il a pu identifier l’origine de sa fatigue physique et psychique. Elle semblait d’abord liée à la lutte intérieure qu’il menait face à la question du sens. Puis, peu à peu, il a pu construire un chemin professionnel nouveau, renonçant à s’ennuyer et à s’abêtir dans ce travail qui ne le comblait plus. En renouant avec ses valeurs, en retrouvant son pouvoir d’agir et en identifiant ce qui comptait le plus, pour lui, dans sa vie professionnelle, il a décidé de quitter ce poste qu’il occupait depuis 10 ans pour se lancer dans de nouveaux défis professionnels.


Pour terminer, il est important de savoir que les bleus du boulot tels que le burn-out, le bore-out et le brown-out se soignent et s’accompagnent. En cela, le psychologue du travail, aux côtés d’autres acteurs tels que le médecin généraliste, le psychiatre ou encore le médecin-conseil, occupe une place importante pour aider le patient à se reconstruire et à envisager une vie professionnelle dans laquelle il est en mesure de restaurer son pouvoir d’agir, de créer du sens, et de conduire des actions stimulantes en direction de ses valeurs.


Sylvie Filet

Psy Coach ACTion

Psychologue du travail, Coach, Thérapeute ACT

www.psycoachaction.com

www.coachs-personnels.com


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